Le lait des fourmis

Dans le monde animal, seuls les mammifères produisent du lait afin de nourrir leur descendance, c’est connu de tous. Les femelles produisent ce liquide précieux grâce à leurs glandes et leurs hormones. C’est d’ailleurs un processus essentiel qui démontre la dépendance de la progéniture envers leur parent, en plus d’être un bel exemple de soins parentaux. Mais ce dernier type de comportement n’est pas exclusif aux mammifères. Plusieurs autres classes d’animaux prennent soin de leur progéniture, comme certains ordres d’insectes. Et si l’on vous disait que les fourmis iraient même jusqu’à produire une forme de lait pour leurs nouveau-nés? Pouvons-nous vraiment qualifier ce liquide de lait?

Relation Fourmis-Pupes

Premièrement, nous devons parler de concepts importants. Il faut d’abord comprendre qu’une fourmi est un insecte qui a trois stades de vie : larves, pupe et adulte, exactement comme les papillons (chenille, cocon, papillon). La pupe est donc le stade de vie de la fourmi où elle est immobile, comme un cocon. On comprend donc que les pupes sont très dépendantes des autres membres de la colonie. Vers la fin de ce stade de vie, les pupes produisent un liquide appelé « fluide pupal ». Ce liquide doit être retiré pour deux raisons : soit les pupes se noient dans ce liquide, soit ce dernier se contamine par des champignons présents dans le nid, et mène à la mort des pupes. C’est ici que les fourmis adultes entrent en jeu. Elles vont chercher et ingérer ce liquide afin de préserver les pupes d’une mort certaine. Les chercheurs ont remarqué cette relation importante en isolant des pupes de la fourmi Ooceraea biroi, et en retirant manuellement ou non le liquide pupal. Ils ont constaté que les pupes survivent bien avec ce retrait manuel. Ils ont aussi pu associer les fourmis adultes comme responsable du retrait du liquide dans les colonies. Les chercheurs ont ajouté un colorant alimentaire bleu au fluide pupal pour suivre sa progression dans la colonie. Ils ont retrouvé, dans le système digestif des fourmis adultes, le colorant alimentaire bleu, montrant ainsi que ce sont bien eux qui s’occupent de le retirer en l’ingérant.

Relation Fourmis-Larves

Ce type d’interaction est moins en lien avec le fluide pupal. Néanmoins, les larves dépendent aussi grandement des fourmis adultes. Les larves de fourmis ne peuvent pas vraiment se déplacer d’elles-mêmes, car elles n’ont pas les pattes. Les fourmis adultes leur sont ainsi très utiles pour avoir accès à la nourriture nécessaire à leur développement. Pour ce faire, ils peuvent placer les larves plus matures au-dessus des proies capturées par les fourmis adultes afin que les larves puissent s’alimenter. Toutefois, les chercheurs ont démontré que les fourmis préféraient nettement plus déposer les larves sur les pupes que sur les proies (voir figure 1). C’est ici que la relation larves-pupe entre en jeu.

Figure 1 : La figure représente ici la pupe d’Ooceraea biroi, ainsi que le « lait » produit par celle-ci. (Adapté de la figure 1 de Snir et al. 2022)

Relation Larves-Pupes

Les plus futés l’auront compris, mais la raison pourquoi on qualifie le fluide pupal de « lait », est parce que les larves, déposées sur les pupes, vont s’abreuver directement du liquide pupal. Cela démontre une interdépendance des larves et des pupes. Les larves peuvent s’abreuver de ce liquide, qui est très nutritif, pour leur alimentation, et les pupes ne restent pas prises avec leur liquide pupal, fluide qui pourrait les mener à la mort. C’est grâce à la même méthode de coloration utilisée avec les fourmis adultes que les chercheurs ont démontré que les larves ingéraient le liquide pupal. Ce qui est encore plus incroyable, c’est que le moment où les pupes commencent à sécréter du liquide est synchronisé avec l’éclosion des jeunes larves. Il a aussi été déterminé par les chercheurs que le fluide pupal était en fait un dérivé du fluide de mue, fluide produit par les insectes pour faciliter la mue. En effet, ils ont découvert que les deux liquides étaient constitués de sensiblement les mêmes éléments. Le processus de mue est essentiel à la vie des insectes, afin qu’il puisse croitre, ou même changer de stade de développement, comme chez la pupe. Comme quoi les mêmes liquides sont utilisés pour les raisons différentes, toutes essentielles. Bien que les tests aient été effectués avec la fourmi Ooceraea biroi, les chercheurs ont aussi déterminé que ce genre de comportement et de sécrétion était observé chez plusieurs autres espèces de fourmis.

Le fluide pupal est donc réellement l’équivalent du lait chez les fourmis. Même les fourmis adultes sont très attirées par ce liquide. Le « lait » est donc bu par les larves et par les adultes, comme quoi les fourmis ne sont pas bien différentes des humains à ce niveau !

Référence

Snir, O., Alwaseem, H., Heissel, S. et al. The pupal moulting fluid has evolved social functions in ants. Nature 612, 488–494 (2022).