Le règne animal regorge de textures et de couleurs de toutes sortes, toutes plus fascinantes les unes que les autres. Des plumes vives de certains oiseaux aux carapaces brillantes des insectes, les combinaisons semblent infinies. Dans tous les cas, l’espèce qui arbore des caractéristiques spécifiques de couleur et de forme les possède pour une raison : la sélection naturelle. La reproduction des individus qui portent certaines caractéristiques est favorisée, par exemple par une meilleure survie ou de meilleures chances de reproduction. L’espèce évolue alors lentement vers les combinaisons de traits les plus avantageuses. L’un de ces traits fascinants, présent dans de nombreux taxons du règne animal, est l’iridescence.
Figure 1 : Sternocera aequisignata, l’insecte étudié. (Crédit : Lenny Worthington)
L’iridescence, notamment présente chez les insectes, est une coloration due à un arrangement structurel spécial à l’échelle microscopique qui interagit avec la lumière pour retourner à l’observateur différentes couleurs, changeantes selon l’angle d’observation. Le rôle de ce type de coloration a longtemps été attribué à des fonctions de signalisation et de recherche de partenaire pour la reproduction. Les individus présentant cette caractéristique se feraient davantage choisir pour la reproduction que les autres. Toutefois, une hypothèse fut posée, il y a de cela une centaine d’années, selon laquelle l’iridescence pourrait en fait servir pour le camouflage. Longtemps restée invérifiée, cette hypothèse est aujourd’hui confirmée par quelques études sur le sujet, notamment celle de Kjernsmo et son équipe (2020) qui ont travaillé sur Sternocera* *aequisignata, un type de scarabée.
Le fait que l’iridescence chez les insectes puisse avoir un rôle dans le camouflage est important, car ce dernier peut augmenter considérablement la survie des individus en leur permettant d’échapper aux prédateurs. Cette nouvelle compréhension révèlerait un nouveau côté de l’écologie des insectes et de leur évolution. L’apparition de l’iridescence aurait pu avoir été motivée, dans certains cas, par l’évitement de la prédation plutôt que par la sélection sexuelle.
Figure 2 : Différentes couleurs de carapaces testées dans l’expérience de Kjernsmo et son équipe (2020).
Kjernsmo et son équipe (2020) ont voulu tester cette hypothèse. Ils ont mené une expérience dont le but était d’évaluer si l’iridescence permettait bel et bien un meilleur camouflage. Pour ce faire, ils ont comparé l’iridescence à différentes couleurs à l’aide de fausses carapaces : vert, violet, bleu, noir et arc-en-ciel non-iridescent (vert + violet + bleu). Ces couleurs ne sont pas choisies au hasard : lorsqu’on décompose l’iridescence de l’insecte étudié, ce sont surtout ces couleurs qui ressortent. C’est pour cela qu’elles sont utilisées pour les tests, comme on peut le voir dans la figure 2.
Ils ont mené deux expériences. La première impliquait des oiseaux sauvages prédateurs d’insectes. Si les insectes iridescents survivaient mieux que les autres aux oiseaux, cela voulait dire que l’iridescence permettait bien aux insectes d’échapper à la prédation.
Pour la deuxième expérience, on a voulu vérifier que les résultats obtenus avec les oiseaux étaient bien dus au camouflage des insectes. En effet, certains animaux utilisent des couleurs spécifiques pour annoncer à leur prédateur qu’ils ne sont pas bons à manger, ce qu’on appelle l’aposématisme. Pour s’assurer que ce n’est pas le cas avec l’iridescence, les humains ont été utilisés comme deuxième cobaye car ils ne vont pas avoir le préjuger qu’un insecte n’est pas bon à manger comparer à un oiseau. Si les résultats obtenus avec les humains concordent avec ceux obtenus avec les oiseaux, cela signifie que c’est bien grâce au camouflage que la survie est augmentée, et non par un évitement volontaire de l’iridescence par les oiseaux.
Figure 3A : Mortalité relative causée par les oiseaux selon le traitement expérimental.
Grâce à ses expériences, l’équipe de Kjernsmo a obtenu des résultats fascinants.
Comme on peut le voir sur la figure****3, les individus iridescents (Irid) ont un taux de mortalité (A) et de détection (B) bien inférieur à celui des non-iridescents. L’iridescence, comparée à d’autres couleurs, permet donc une meilleure survie à la prédation par les oiseaux, ce qui donne un net avantage. Un insecte iridescent a plus de chances de survivre et de se reproduire.
Kjernsmo a étudié un dernier aspect lors de ses expériences : l’effet de la texture du fond sur l’efficacité du camouflage des insectes iridescents. Différentes textures de feuilles ont été testées, suivant un dégradé allant de mat à luisant. On a évalué la probabilité de détection de l’insecte selon la texture de ont été obtenus.
Les insectes iridescents se distinguent nettement des autres couleurs, notamment quant à la distance à laquelle ils peuvent être détectés. Sur un substrat mat, la distance de détection est grande, et l’iridescence ne semble pas offrir d’avantage par rapport aux autres couleurs. Les insectes sont visibles de loin. Sur un fond luisant toutefois, l’iridescence donne un net avantage, car les individus sont visibles seulement de proche par les prédateurs. On observe un important contraste avec les autres couleurs, qui sont toutes visibles à des distances plus élevées, peu importe la texture du substrat sur lequel se tient l’insecte.
En somme, les expériences de Kjernsmo et son équipe (2020) nous ont révélé plusieurs éléments fascinants sur l’iridescence : les insectes qui la possèdent, mieux camouflés dans leur environnement, ont une meilleure survie face aux prédateurs. De plus, ce camouflage est plus efficace sur des feuilles luisantes.
Ces résultats offrent une compréhension nouvelle sur l’évolution et l’écologie des espèces iridescentes. On peut désormais mieux comprendre les relations entre certains insectes et le reste de leur écosystème, notamment avec les plantes sur lesquelles ils se tiennent ainsi qu’avec leurs prédateurs. On comprend mieux les mécanismes évolutifs qui ont poussé certaines espèces à se doter de l’iridescence.
Cette couleur étonnante est présente chez de nombreux autres animaux, notamment chez les oiseaux. Serait-il possible que certains d’entre eux utilisent, comme les insectes, l’iridescence pour se camoufler dans leur environnement ? C’est l’une des nombreuses questions que soulève la découverte étonnante des scientifiques.
Références
Kjernsmo, K., Whitney, H. M., Scott-Samuel, N. E., Hall, J. R., Knowles, H., Talas, L., et Cuthill, I. C. (2020). Iridescence as Camouflage. Current Biology, 30 (3), 551-555.e3.