Le monde incroyable du camouflage
Le monde animal regorge d’exemples de camouflage extraordinaires. De nombreuses espèces ont développé des stratégies étonnantes pour se fondre dans le décor, comme le lièvre dont son pelage devient blanc en hiver ou certains caméléons capables de changer de couleurs. Il faut savoir que les insectes aussi ont plusieurs méthodes intrigantes et uniques pour éviter la prédation.
Chez les chenilles, certaines espèces affichent des taches imitant de grands yeux sur leur tête pour effrayer les prédateurs. D’autres adoptent des comportements précis pour éviter de se faire détecter, en se cachant dans leur environnement par exemple. Certaines ont même été observées utilisant plusieurs stratégies de défense en même temps. Mais pourquoi? Est-ce que ça vaut vraiment la peine de mettre l’effort de se cacher lorsqu’on fait déjà peur aux prédateurs? Ce sont les questions que la chercheuse Elizabeth G. Postema s’est récemment posées en étudiant le cas du machaon à épices (Papilio troilus).
Qui est le machaon à épices?
D’abord, il est important de savoir que les chenilles sont les larves des papillons. Ce sont des insectes qui vivront sous plusieurs formes au cours de leur vie et qui connaîtront une métamorphose. Le machaon à épices est une espèce d’Amérique qui, lorsqu’elle est sous forme de chenille, est de couleur verte avec des fausses taches oculaires de couleurs jaune et noir sur la tête, appelées ocelles (voir figure 1).
Figure 1 : La chenille en question (Papilio troilus). (Crédit : Dale Clark)
Figure 2 : La chenille (Papilio troilus) enroulée dans une feuille. (Crédit : Randy Tindall)
Elle peut aussi produire de la soie lui servant à construire des refuges à partir des feuilles de certaines plantes (voir figure 2). Cette production constitue une dépense importante d’énergie et de temps tout au long de son développement. Elle va replier les feuilles sur son corps et ses ocelles apparaîtront aux prédateurs qui l’ouvriront. On peut alors se demander pourquoi ces chenilles cherchent à se cacher des prédateurs alors qu’elles se fondent déjà bien dans le décor et qu’elles possèdent d’effrayants yeux sur la tête?
Des fausses chenilles pour la science
Postema croit que la combinaison de la feuille repliée et des ocelles est la meilleure stratégie pour repousser les prédateurs. Pour son expérience, elle a comprimé de l’argile blanche dans des moules en forme de la larve fabriqués par une imprimante 3D. Elle les a ensuite peints pour créer des chenilles artificielles. Pour tester l’hypothèse que le repliement de la feuille amplifie l’effet anti-prédateur des ocelles, les larves ont été réparties en quatre groupes : deux groupes placés sur des feuilles non repliées, avec ou sans ocelles, et deux autres groupes dans des feuilles repliées, également avec ou sans ocelles.
Comment savoir quelle combinaison de défenses assure la meilleure survie? Le groupe de chenilles montrant le moins de traces de morsures par les prédateurs. Les prédateurs de cette chenille sont habituellement des mammifères, des oiseaux et même d’autres insectes.
Cette expérience a permis de confirmer son hypothèse, les ocelles combinés à la technique de la feuille repliée réduisent considérablement la prédation. Les chenilles artificielles disposant seulement d’ocelles comme moyen de persuasion, sur des feuilles ouvertes, n’ont montré aucun effet anti-prédateur! Ces taches sont donc inutiles sans le comportement de modification de son environnement. La technique de la feuille repliée a même réduit, en général, la prédation pour les chenilles avec ou sans ocelles. Cette étude se démarque en étant la première à examiner, en nature, comment une modification de l’environnement (feuille repliée) peut influencer l’efficacité d’un signal visuel anti-prédation très visible (ocelles).
Jouer à « Peek-a-boo » avec ses ennemis
Comment expliquer le succès de la combinaison du repliement de la feuille et des ocelles ? L’hypothèse principale de la chercheuse est qu’apercevoir au loin les ocelles d’une chenille sur une feuille ouverte n’effraie pas autant les prédateurs que les découvrir soudainement lors de l’ouverture de la feuille, comme une sorte de « peek-a-boo ». Ce phénomène correspondrait à un affichage déimatique, ses taches permettraient de faire fuir le prédateur grâce à une surprise visuelle. La couleur des ocelles ressortant sur un fond vert et le comportement de se cacher sont donc deux méthodes plus efficaces ensemble que séparées, il existerait une véritable synergie entre ces défenses. Les prédateurs se méfient naturellement des motifs contrastés et menaçant chez les insectes. Pourtant, certains d’entre eux, pas facilement trompés par ce subterfuge, pourraient être attirés par les ocelles qui se démarquent dans l’environnement. Combiner ces taches colorées et la cachette limiterait la visibilité des ocelles jusqu’au tout dernier instant et améliorerait donc la survie de la chenille en ajoutant un effet de surprise.
Cette étude montre l’évolution fascinante des insectes. Ils ne possèdent pas que des signaux visuels pour se défendre, ils interagissent aussi avec leur environnement pour rendre leur coloration anti-prédation encore plus puissante. C’est un rappel que la nature est remplie de stratégies encore inconnues et de comportements subtils. En combinant deux stratégies de survie, le machaon à épices incarne un exemple d’adaptation remarquable.
Référence
Postema, E. G. (2025). Eyespot peek-a-boo: Leaf rolls enhance the antipredator effect of insect eyespots. Journal of Animal Ecology, 94(5), 814-822. https://doi.org/10.1111/1365-2656.14232