Figure 1 : Photo d’un lampadaire près d’une haie en milieu urbain. Photo gratuite sur Pixabay.
La nuit est bien moins calme que vous le croyez. Contrairement à l’humain, bon nombre d’animaux vont préférer les heures de pénombre et d’obscurité, où rester hors de vue des prédateurs est plus facile. Il en va de même pour bon nombre d’espèces d’insectes. Très petits et souvent négligés, ces derniers constituent pourtant un maillon d’une importance capitale dans les écosystèmes du monde entier. Une diminution de leurs effectifs pourrait donc avoir des conséquences désastreuses, non seulement pour l’environnement, mais aussi pour l’humain. Conséquences qui voient déjà leur fréquence augmenter à une vitesse alarmante. Il a déjà été prouvé à maintes reprises que la lumière artificielle de nos villes perturbe gravement une panoplie de comportements chez les insectes nocturnes. Se laissant porter par cette prémices, des chercheurs ont relevé le défi de déterminer l’impact de l’éclairage artificiel nocturne sur les jeunes chenilles de papillons de nuit puisque la mobilité réduite de ces dernières fait de ces larves des sujets faciles à étudier contrairement à leur forme adulte capable de voler. Afin d’étudier l’abondance des larves de papillons nocturnes tout en restant fidèle à la réalité observée, l’étude a été réalisée sur des terrains de gazon et des haies en milieu urbain, où des échantillons ont été récoltés en région sombre, éclairée par ampoule DEL ainsi qu’éclairée par ampoule à sodium pressurisé (HPS). Après un total de 89 visites sur 27 sites et 2 478 chenilles capturées, les chercheurs en sont arrivés à des résultats dépeignant une différence choquante.
Figure 2 : Différences dans l’abondance des chenilles de papillons de nuit dans les haies et les zones gazonnées selon les différents types d’éclairage artificiel. (Adapté de l’article Boyes et al. 2021, Science Advances)
Effectivement, en s’intéressant à une étape peu mobile du cycle de vie des papillons de nuit, leur stade de chenille, l’étude a clairement démontré que l’éclairage public réduit le nombre d’insectes dans les zones éclairées. Dans les faits, ils ont observé une baisse de 47 % des chenilles dans les haies et une baisse de 33 % dans les zones gazonnées. Ces effets sont beaucoup plus importants que ce que suggéraient des études précédentes, qui s’intéressaient surtout au stade adulte des papillons de nuit et qui utilisaient des lampes expérimentales plutôt que de véritables lampadaires en fonction. Leurs résultats montrent qu’il est primordial de considérer tout le cycle de vie des insectes, et pas seulement le stade adulte, pour bien comprendre l’impact de la pollution lumineuse. Leurs résultats remettent aussi en question l’idée de mesurer combien d’insectes sont attirés par une lampe ne suffit pas à évaluer ses conséquences sur l’environnement. Dans leur cas, même si les lampes DEL sont censées attirer un nombre moindre ou égal de papillons de nuit que les lampes au sodium, elles semblent en réalité avoir eu un effet plus négatif sur les populations étudiées que les autres types d’éclairage. Dès lors, cela pourrait suggérer que l’attraction à la lumière n’est pas le seul mécanisme expliquant la diminution en chenilles qu’ils ont observée sur le terrain. Pour tenter d’expliquer leurs observations, les chercheurs ont suggéré que la lumière, en perturbant le comportement normal des papillons de nuit adultes, ferait en sorte que ceux-ci pondent moins d’œufs dans les zones éclairées; donc on observerait moins de chenilles dans celles-ci que dans les zones sans lumière. Cela dit, d’autres causes pourraient aussi jouer un rôle dans la diminution des chenilles, comme la présence de prédateurs normalement actifs de jour, qui pourraient profiter de la lumière des lampadaires pour chasser les chenilles de papillons de nuit. Une autre suggestion serait que leurs sources d’alimentation se voient aussi influencées par la lumière artificielle, ce qui rendrait la recherche de nourriture viable plus difficile.
Étonnamment, les chercheurs ont observé que les chenilles vivant dans les zones éclairées étaient souvent plus grosses que les chenilles vivant dans les zones sans lumière. Ils expliquent ces résultats par un stress causé par la lumière, qui accélérerait leur développement. Cependant, l’une de leurs anciennes recherches avait pourtant montré que la lumière (surtout les DEL blanches) perturbe leur façon de se nourrir. Normalement, les chenilles de papillons de nuit se cachent le jour et se nourrissent de plantes la nuit. Cela dit, une lumière qui ressemble à celle du jour pourrait déranger ce comportement. Elles seraient donc plus grosses, selon eux, puisqu’elles continueraient de manger, mais à des moments inhabituels, dans le but de passer plus vite au stade de papillon.
Au terme de cette étude, une chose est claire : la lumière artificielle au cours des heures de noirceur constitue une menace pour les papillons de nuit, et la problématique de disparition des insectes nocturnes prend ainsi tout son sens. Tel que mentionné plus tôt, les conséquences de ce phénomène ne se limitent pas à une simple chute d’effectifs dans les populations. Les insectes constituent une source de nourriture sur laquelle des milliers d’espèces d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens, de mammifères et même certaines plantes viennent à dépendre. Ces petites créatures portent un lourd fardeau sur leurs six pattes, soit d’assurer la pérennité d’innombrables écosystèmes allant des prairies aux forêts tropicales. Et leur disparition a le potentiel de provoquer un effet boule de neige pouvant changer à jamais la surface de la planète. Bien que tout cela semble énorme, les scientifiques sont d’un commun accord pour dire que la première étape pour préserver ces minuscules créatures commence par un changement ridiculement simple : fermer ses lumières et laisser la nuit tomber.
Références
Boyes, D. H., Evans, D. M., Fox, R., Parsons, M. S., & Pocock, M. J. O. (2021). Street lighting has detrimental impacts on local insect populations. Science Advances, 7(35), eabi8322. https://doi.org/10.1126/sciadv.abi8322