Maman de deux espèces différentes !

Avez-vous déjà pensé que c’était possible qu’un humain puisse donner naissance à un singe ? L’équivalent de ce phénomène extraordinaire a récemment été découvert chez des insectes, où les reines d’une espèce de fourmi sont capables de donner naissance à des mâles d’une autre espèce !

En effet, chez Messor ibericus (M. ibericus), une espèce de fourmi principalement présente en Europe, des chercheurs ont découvert qu’elles peuvent donner naissance non seulement à des individus de leur propre espèce, mais aussi à des mâles de l’espèce Messor structor (M. structor). D’ailleurs, les mâles M. ibericus sont toujours présents dans la colonie et sont fertiles. Lorsque ceux-ci s’accouplent avec la reine, ils peuvent uniquement engendrer de nouvelles reines. Pour ce qu’il en est des ouvrières, les reines M. ibericus doivent cloner le sperme de l’espèce M. structor. Ensuite, les reines s’accoupleront avec les mâles clonés M. structor pour engendrer les ouvrières (figure 1). Ces dernières sont des individus qui ne se reproduisent pas, mais qui participent aux diverses tâches de la colonie. Ce qui est remarquable chez cette espèce est le fait que toutes les ouvrières sont des hybrides. Ainsi, l’accouplement entre les deux espèces est systématique pour la survie de la colonie de M. ibericus.

Des études expérimentales ont confirmé que le clonage est possible même lorsque les reines ne possèdent aucun ADN de l’autre espèce. Il a également été montré que les mâles M. structor présents dans les colonies proviennent bien des femelles M. ibericus, et non d’une source externe. Enfin, des analyses génétiques ont validé que ces mâles clonés sont effectivement des individus appartenant à l’espèce M. structor.

Concernant la génétique des ouvrières, des analyses montrent que la moitié du génome d’une fourmi ouvrière provient de l’espèce M. ibriecus de la reine (origine maternelle, et l’autre moitié de l’espèce M. structor (origine paternelle). Ainsi, cela veut dire que toutes les ouvrières sont obligatoirement des hybrides de première génération, soit issue du croisement entre un mâle M. structor et une reine M. ibericus. En ce sens, M. ibericus à besoin de l’espèce M. structor pour donner naissance à des ouvrières, puisque ces dernières sont obligatoirement des hybrides.

Schéma de la reproduction chez Messor ibericus.

Figure 1 : La reproduction chez M. ibericus. Les reines de l’espèce M. ibericus peuvent aussi donner naissance à des mâles d’une autre espèce, M. structor. Le sperme de ces mâles pourra ensuite permettre de donner naissance aux ouvrières. À l’œil nu, les mâles des deux espèces se distinguent par leurs apparences ; M. ibericus est beaucoup plus poilu que M. structor. (Adapté de l’article Juvé et al. 2025, Nature)

Ce mode de reproduction particulier est une première découverte en son genre pour le monde animal. Selon nos connaissances actuelles, aucune autre espèce ne donne naissance à des individus d’une autre espèce volontairement afin de compléter son cycle de vie. M. ibericus doit passer par ce processus, car en absence de M. structor, il est impossible de faire les ouvrières et donc de produire une colonie. Les scientifiques ayant fait cette découverte ont nommé ce mécanisme la « xénoparité », ce qui pourrait être décrit comme le besoin de propager l’ADN d’une autre espèce aux moyens de ces propres œufs.

Cette découverte est intéressante, car ces deux espèces se sont différenciées il y a environ 5 millions d’années, donc elles sont génétiquement éloignées (figure 1). De plus, ces espèces ne se retrouvent généralement plus aux mêmes endroits sur la planète, leurs distributions, leurs morphologies et leurs habitats diffèrent. Ce qui rend la présence de mâles M. structor à certains endroits assez surprenante.

Généralement, le fait qu’une espèce dépende obligatoirement et systématiquement du sperme d’une autre espèce pour produire certains types d’individus est un gros désavantage évolutif, car les individus de l’autre espèce ne sont pas toujours disponibles ou à proximité. En ayant la capacité de donner naissance aux mâles de l’espèce M. structor, donc de faire de la xénoparité, M. ibericus possède l’avantage de ne plus être dépendante de la présence de M. structor à l’intérieur de son aire de distribution. Le seul critère qui devient nécessaire pour M. ibericus est donc la rencontre avec l’autre espèce a un moment dans son histoire évolutive.

En somme, l’espèce de fourmi M. ibericus est une espèce surprenante, car elle a besoin d’une autre espèce, M. structor, pour compléter son cycle de vie. Pour parfaire ce cycle de vie particulier, elle a évolué un phénomène jusqu’à maintenant unique en son genre, la xénoparité. Même aujourd’hui, la nature continue de surprendre par des mécanismes que l’on croyait impossibles jusqu’à maintenant.

Référence

Juvé, Y., Lutrat, C., Ha, A., Weyna, A., Lauroua, E., Afonso Silva, A. C., Roux, C., Schifani, E., Galkowski, C., Lebas, C., Allio, R., Stoyanov, I., Galtier, N., Schlick-Steiner, B. C., Steiner, F. M., Baas, D., Kaufmann, B. et Romiguier, J. (2025). One mother for two species via obligate cross-species cloning in ants. Nature, 646(8084), 372377. https://doi.org/10.1038/s41586-025-09425-w